Moi, un Noir (Jean Rouch, 1958)

MOI, un Noir (1958)
Lundi 13 mars 2017 à 20h30


« Moi, un Noir » est avant tout le portrait d’un groupe de jeunes nigériens qui ont quitté leur terre pour venir chercher du travail en Côte d’Ivoire, à Treichville, faubourg d’Abidjan, capitale économique littorale de la Côte d’Ivoire. Chacun a choisi un pseudonyme destiné à se forger une personnalité idéale : Oumarou Ganda (alias Edward G. Robinson), Petit Touré (Eddie Constantine), Alassane Maiga (Tarzan), Amadou Demba (Élite), Seydou Guede (Facteur), et Karidyo Daoudou (Petit Jules).  « Nous vous montrerons ce que c’est la vie de Treichville, ce que c’est que Treichville en personne » annonce le pseudo champion de boxe..
Le film trace leur vie quotidienne, du lundi au week-end, chaque journée s’achevant par une pause narrative où Jean Rouch, en réalisateur omniscient, s’exprime en voix off, rappelle les faits ou projette ceux qui vont arriver. Rouch montre le dur quotidien des trois jeunes Nigériens Tarzan, Eddy Constantine et Robinson en quête de travail à Treichville. Chaque matin, les trois héros se rendent au port, dans l’espoir de se voir attribuer quelques maigres francs pour salaire. Ils ne trouvent que des petits emplois mal payés comme dockers, journaliers, ou manœuvres, et oublient leur ennuis le soir en allant dans les bars d’Abidjan se saouler et danser avec les jolies filles du faubourg, comme Dorothy Lamour (pseudo). On aperçoit  la présence du Blanc, du colonisateur qui a de l’argent, la puissance matérielle. Il s’agit d’un des rares films qui montre explicitement la situation coloniale en Afrique, à Abidjan. Mais la dureté du quotidien côtoie une philosophie de vie plutôt joyeuse : Moi un noir est un film ludique, jubilatoire, plein d’humour grâce aux commentaires des héros, des aléas de la vie.

Le film a été réalisé en 1957 par Jean Rouch (1917-2004).
Jean Rouch était le fils d’un explorateur, compagnon de Charcot.
Après une formation d’ingénieur à l’École nationale des Ponts et Chaussées, Jean Rouch se fait enrôler comme ingénieur des travaux publics au Niger où il construit des routes et des ponts. Après la mort d’ouvriers foudroyés sur un chantier, Rouch découvre les mystères de la religion et de la magie songhaï. Il se consacre alors à l’ethnographie. Après avoir été expulsé de la colonie du Niger, il prépare à Dakar les campagnes militaires de libération, puis rejoint la 2e DB du Général Leclerc et entre avec les armées alliées dans Berlin en 1945.
De retour en France, il suit les cours d’ethnologie de Marcel Mauss et de Marcel Griaule, puis repart, en 1946, en Afrique pour descendre en pirogue le fleuve Niger, de sa source jusqu’à l’océan Atlantique. Après cet exploit, il effectue d’autres missions, tourne des films et soutient sa thèse avec son maître Marcel Griaule, lui-même pionnier du cinéma ethnographique.
Vous pouvez voir ici un court métrage de 1948, qui dure 20′. C’est un film ethnographique encore assez « classique » (= conforme aux usages « scientifiques » mais le commentaire laisse passer une très grande empathie envers les hommes filmés et un désir évident de faire respecter, à défaut de faire partager par le spectateur, leur système de croyances)

Sa façon de filmer évolue ensuite très rapidement et il passe de plus en plus de temps en Afrique. En 1955 « les Maîtres fous » : un film très éprouvant, montrant comment de jeunes hommes venus de leur brousse travailler à la ville se retrouvent entre eux pour des séances, dans lesquelles par la transe collective, ils « traitent » leur déracinement et leur situation d’aliénation au travail… (vous pouvez le visionner sur internet, sur youtube, mais je ne mets pas le lien)
« Moi un Noir » obtient le Prix Louis Delluc en 1958 et c’est un film qui a fait couler beaucoup d’encre. Si vous avez le temps vous pouvez lire ici tout un chapitre du livre « Jean Rouch » de Martine Sheinfelel, CNRS éditions) : chapitre 7 : « l’invention de la fiction : Moi, un noir ». Un des points les plus importants de cette analyse consiste à souligner combien dans « Moi un noir » le rapport au Vrai est bousculé, malmené et subordonné à quelque chose d’autre, que j’appellerai le rapport au Frais… Oui, il y a beaucoup d’humour dans ce film de Jean Rouch, et de jeunesse. Ce n’est pas seulement un film « antiraciste » comme on le dirait aujourd’hui ni même « seulement » un film anticolonial : bien sûr, il comporte ces deux aspects et il est pionnier dans cette catégorie ( il suffit de songer à ce qu’était encore en 1957 la ségrégation aux USA ou en Afrique du Sud, pour mesurer tout ce que ce film pouvait avoir d’irrecevable pour certains…) mais il appartient aussi à un changement radical de la façon de filmer et de concevoir ce qu’est un film,. Cette toute nouvelle manière de filmer, c’est  la Nouvelle Vague, la caméra légère sur l’épaule. Ici en plus, il y a cette dimension mixte Documentaire ET Fiction, si joliment emmêlées… et les « acteurs » qui n’en sont pas viennent par-dessus le marché donner leur avis en voix off; Sons et images sont en constant décalage… la caméra est sans cesse en mouvement, le montage est brillantissime..
Pour la caméra sur l’épaule, et traitée par dessus l’épaule, à la légère, voyez ce court-métrage de Jean Rouch lui-même en action, en 1983,  en train de filmer Raymond Depardon (qui venait de réaliser Faits Divers) : les deux larrons s’amusent bien, cartes sur table (la caméra cachée est une idée de système totalitaire, ici l’ambiance est plutôt libertaire) :

J’adore me prendre la tête dans des analyses intellectuelles des films de Jean Rouch (Gilles Deleuze a écrit de belles pages et Godard aussi, et d’autres :  voyez la fiche S de Jean Rouch sur Wikipedia au la fiche du film) parce que, avant ou après, la récompense c’est le visionnage des films eux-mêmes ! voyez ici ce petit bijou, qui date de 1974, qui dure 19′ et qui vous réserve quelques éclats de rire inévitables , cela s’appelle « VW voyou » ; un africain va vous faire une pub incroyable pour la coccinelle de Volkswagen…

Mais Jean Rouch savait concevoir et filmer des choses complètement différentes. Que penserez-vous de ce court-métrage intitulé « Gare du Nord » et qui date de 1964 (16 minutes)

bref,
RENDEZ-VOUS lundi 13 mars 2017 à 20h30 au ciné L’Utopie de Saine-Livrade