Tosca

Dimanche 18 mars 2018 à 17h30 au cinéma l’Utopie de Sainte-Livrade-sur-Lot :

TOSCA

3 actes : 3 visages de Rome

  • l’église : le premier acte a pour décor une chapelle latérale de l’église Sant Andra della Valle, à Rome. Le lieu du pouvoir religieux. Le peintre « travaille » au portrait de Marie-Madeleine, image composite et idéalisée…
  • Les appartements du baron Sciappa dans le Palais Farnèse : le deuxième acte se passe dans le lieu du Pouvoir politique. Le metteur en scène Jonathan Kent a choisi d’y placer une imposante statue de Saint Michel terrassant le dragon…
  • La terrasse du château Saint-Ange, la prison qui est lieu de détention et de mise à mort des condamnés. Le lieu de pouvoir absolu sur les corps.

Dans la petite video suivante, le maestro Pappano souligne une des caractéristiques de l’art de Puccini, qui réussit à recréer sur scène des ambiances de lieux mythiques (Paris dans La Bohême, la Chine dans Turandot…) et particulièrement ici, Rome. Au début du troisième acte il y a cette musique incroyable des cloches que l’on entend « partout » dans la ville et qui sont traitées comme des instruments à part entière. Tosca est, plus que d’autres, un opéra très « cinématographique »..

3 personnages , une question

  • Scarpia incarne bien sûr le Pouvoir, la toute-puissance, il a le titre de Baron mais son nom est celui d’un bandit et son comportement pervers le rend absolument antipathique. Le peintre ne fait jamais le poids face à lui et c’est là un des points faibles de l’histoire, car Tosca, la « célèbre cantatrice »  aime un individu un peu pâle qui n’a pas eu l’occasion de nous séduire vraiment. La plaisanterie qui caricature les opéras en disant qu’il s’agit  d’un baryton qui empêche un ténor d’aimer une soprano montre aussi ici ses limites … dans Tosca, le conflit le plus tragique ne se joue pas entre les 3 personnages mais à l’intérieur de Tosca : doit-elle, choisira-t-elle, aura-t-elle la force de se sacrifier par amour ? Qu’est-elle réellement libre de faire ou de ne pas faire ? Ce n’est pas l’histoire d’un trio, c’est l’histoire d’une femme. Tosca, comme Andromaque avant elle…

3 étapes de création

  • Victorien Sardou, le prolifique et bavard dramaturge, en choisissant des sujets historiques, saisissait l’occasion de placer de grandes tirades républicaines qui plaisaient d’autant plus au public qu’elles trouvaient un écho dans l’actualité du temps. ( vous pouvez vérifier en cliquant ici : lien vers le texte intégral de la pièce de Victorien Sardou !) D’où des scènes de commentaires et d’explications contextuelles (l’histoire se déroule le 17 juin 1800, le jour de la bataille de Marengo) que Puccini et ses librettistes italiens ont coupé pour resserrer l’Action dramatique. La concision de la versification en italien rend les dialogues encore plus rapides. Le génie de Puccini, qui intervient en dernier pour composer la musique, mélodies et orchestration,  amplifie et souligne les passions, les rend sensibles, explosives.

3 Tosca 3 époques

  • Sarah Bernhard a incarné la première Tosca, celle de

    La Tosca= Sarah B. (son entrée au premier acte, par Alfons Mucha)

    Victorien Sardou, au théâtre. Elle a joué le mélodrame des centaines de fois et tous ceux qui l’ont vu, à Paris et ailleurs, en sortaient bouleversés. Un succès incroyable :   même le public  new-yorkais se pressait pour venir la voir et l’entendre… en français ! Pour jouer ce mélodrame elle changeait de style : elle avait excellé jusque là dans les grands rôles tragiques du répertoire classique, en grande partie grâce à une diction qui peut nous paraître désuète aujourd’hui, une façon de déclamer incantatoire et grandiloquente en apparence, mais aussi pleine de subtilités et de vibrations. Nous n’avons pas d’enregistrement de sa voix dans La Tosca mais il y en a quelques autres. Si vous voulez profiter de l’enregistrement suivant de la voix de Sarah Bernhardt, datant de 1903, il vaut mieux lire avant (ou pendant) le texte qu’elle déclame. C’est une tirade (La Samaritaine, acte II scène 3) extraite d’un ouvrage de genre saint-sulpicien, écrit par Edmond Rostand, qui raconte l’histoire du Christ… ici le personnage incarné par Sarah Bernhardt, Photine, témoigne devant la foule :
    « Il dit encore :
    « Soyez doux. Comprenez. Admettez. Souriez.
    Ayez le regard bon. Ce que vous voudriez
    Qu’on vous fît, que ce soit ce qu’aux autres vous faites
    Voilà toute la loi, voilà tous les prophètes l
    Envoyez votre cœur souffrir dans tous les maux! »
    (…) II dit encore
    Enfin, que sais-je, moi Des mots nouveaux! Des mots
    Parmi lesquels un mot revient, toujours le même
    « Amour. amour. aimer! Le ciel, c’est quand on aime.
    Pour être aimés du Père, aimez votre prochain.
    Donnez tout par amour. Partagez votre pain
    Avec l’ami qui vient la nuit, et le demande.
    Si vous vous souvenez, en faisant votre offrande,
    Que votre frère a quelque chose contre vous,
    Sortez, et ne venez vous remettre à genoux
    Qu’ayant, la paix conclue, embrassé votre frère..
    D’ailleurs, un tel amour, c’est encor la misère.
    Aimer son frère est bien, mais un païen le peut.
    Si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, c’est peu
    Aimez qui vous opprime et qui vous fait insulte!
    Septante fois sept fois pardonnez! C’est mon culte
    D’aimer celui qui veut décourager l’amour.
    S’il vous bat, ne criez pas contre, priez pour.
    S’il vous prend un manteau, donnez-lui deux tuniques.
    Aimez tous les ingrats comme des fils uniques.
    Aimez vos ennemis, vous serez mes amis.
    Aimez beaucoup, pour qu’il vous soit beaucoup remis.
    Aimez encore. Aimez toujours. Aimez quand même.
    Aimez-vous bien les uns les autres. Quand on aime,
    Il faut sacrifier sa vie à son amour.
    Moi je vous montrerai comment on aime, un jour.
    Amour! N’ayez que de l’amour dans la poitrine
    Aimez-vous! »Pour interpréter la Tosca, elle inventa une façon d’interpréter (de « surjouer » à nos yeux post-modernes) en rajoutant à sa voix déjà si singulière tout un registre de l’ordre de la pantomime. C’est elle, Sarah Bernardt, qui eut l’idée des actions scéniques conservées depuis y compris dans l’opéra à la fin du deuxième acte… au moment de l’affrontement avec Scarpia. Le dessinateur Adolph Hohenstein a conçu l’affiche de la création de l’opéra, en 1900, en reprenant cette invention de jeu de Sarah Bernhardt, qui plaçait des chandeliers puis un crucifix sur le corps de Scarpia. L’ombre de Sarah, pour toujours…Dans la petite video suivante retrouvez le charme des récits de Sacha Guitry ! (en ce qui concerne l’allusion à la jambe de Sarah Bernhardt, certains disent que l’origine de la  gangrène, serait une fracture, elle-même causée par… la fin de La Tosca : une chute qu’elle a  effectuée des dizaines de fois !)

  • Deuxième Tosca « mythique » : Maria Callas sur la scène de Covent Garden en 1964. Callas tragédienne, comme le montre la photo (ses mains en furie !) et Callas chanteuse d’exception, comme l’enregistrement de « Vissi d’Arte » à Covent Garden en 1964 permet de l’entendre sans commentaire superflu.
  • Et la vie artistique continue et il y a de nouvelles Tosca ! Angela Gheorghiu par exemple, ou Martina Serafin, que nous avons vue sur ce même écran de L’Utopie en 2014 (retransmission de L’opéra  Bastille, rappelez-vous, avec Ludovic Tézier en Scarpia !). Cette fois nous allons voir et surtout écouter la soprano Adrianne Pieczonka (cliquer ici pour aller sur son site)… et le baryton Gerald Finley dans le rôle du Baron

3 critiques de l’œuvre

  • le Mélodrame désigne de façon péjorative une manière d’en faire trop, le mauvais goût populaire : un meurtre, une scène de torture physique et mentale, une exécution par fusillade et un suicide… c’est vrai, c’est beaucoup. Le musicologue Joseph Karman est sans doute celui qui s’est le plus déchainé contre ce qu’il appelle « ce petit mélo miteux » « qui n’est admiré de nos jours que par la galerie » et dont la musique serait d’après lui « d’une banalité de café-concert« .
  • Le troisième acte, qui n’égale pas en intensité dramatique les deux premiers est particulièrement attaqué par Karman: « Tosca saute et l’orchestre hurle la première choses qui  lui passe par la tête : E lucevan le stelle. » (je serais tenté de dire comme vous « on s’en fiche de ce que dit ce Karman, nous on aime Tosca, c’est tout » mais ce monsieur est vraiment un grand musicologue et quand on a lu son ouvrage sur les quinze quatuors de Beethoven, ce ne sont pas seulement les quatuors de Beethoven qu’on entend autrement, c’est toute la musique..).
  •  L’orchestration symphonique, « trop forte » couvrirait les voix ou obligerait les chanteurs à de grands efforts. Il faut tout de même remarquer  qu’il y a de nombreux pianissimos (ou pianissimi, si vous préférez) et que ce qui caractérise cette partition c’est plutôt l’ampleur de la dynamique des extrêmes… exemple, le début :
3 accords pour commencer puis quelques anecdotes pour finir
 Comme souvent chez Puccini, on entre tout de suite dans le vif du sujet et là les trois accords symphoniques sont fff, triple forte et le compositeur indique même sur la partition Tutta forze !!! Mais, remarquez ce qui se passe tout de suite après : le rideau s’ouvre et on voit un homme en fuite qui se précipite pour se cacher : la musique fait bien plus qu’illustrer ce mouvement, elle l’exprime par une phrase « descendante » jouée en contretemps, donc haletante, hésitante et qui semble se dissoudre peu à peu pour disparaître. d’abord les cuivres s’effacent, puis les bois et il ne reste dans les deux dernières mesures que les altos… on est donc passé en dix secondes environ de ce fameux triple forte à un murmure à peine audible, comme un cœur qui bat. (je ne mets pas la partition, il y en a que ça énerve)
Revenons sur le motif d’ouverture des 3 accords fortissimo :  c’est le thème associé au Baron Scarpia. On l’entend plusieurs fois pendant les deux premiers actes. Ce motif exprime la toute-puissance du personnage. Il est rejoué peu après l’ouverture lorsque Cesare Andreotti le prisonnier échappé trouve une clé pour se cacher (le thème souligne alors la menace qui le poursuit) puis un peu plus tard dans le premier acte il est joué quatre fois plus vite en parallèle d’une situation où le personnage de Scarpia abuse de sa puissance. Ensuite, quand Scarpia intime l’ordre à tout le monde dans l’église de « respecter le lieu », à nouveau les accords se font entendre et puis à la fin de l’acte lorsqu’il s’agenouille hypocritement, là le motif est joué trois fois dans le grondement d’orchestre impressionnant qui termine l’acte I.
Dans l’acte II, le motif des accords  retentit trois fois : lorsque Scarpia annonce que Mario sera pendu, puis lorsqu’il annonce que Tosca lui sera soumise mais c’est la dernière apparition du thème qui est la plus intéressante, parce qu’elle montre bien toute la richesse du langage musical de Puccini : Scarpia mourant, le thème se désintègre, joué une dernière fois très lentement et pianissimo… avant une brève cadence harmonique finale
Il y a beaucoup de « thèmes » de ce genre dans Tosca, le « thème d’Angelotti » apparait douze fois, le « thème de la prison » neuf fois.. etc… nous n’allons pas examiner tout ça en détail ! Passons à des anecdotes plus amusantes.
Il y a eu tellement de représentations de Tosca sur toutes les scènes lyriques du monde que du coup les anecdotes sont innombrables. Par exemple : Pour un des spectacles au Metropolitan de New York, des figurants avaient été engagés au dernier moment, sans répétition, pour le peloton d’exécution et ils n’avaient pas bien compris sur qui il fallait tirer : ils fusillèrent Tosca… « Il est vrai qu’en URSS, écrit Piotr Kaminsky, à l’époque stalinienne on transposa l’action de l’opéra à Paris, en 1871, sous le titre « Combat pour la Commune » et que Tosca y périssait bel  et bien fusillée par les Versaillais, un drapeau rouge à la main.« 
Tosca a des allures de film muet (scénario, actions rapides, jeux de scènes) et dès 1908 il y eut, parmi les tout premiers « films d’art » une première (courte) version tournée avec Sarah Bernhardt elle-même et Lucien Guitry… mais l’actrice a ordonné sa destruction.  Renoir a failli en 1940 finir une version dans laquelle figurait Michel Simon en Scarpia… Il y a eu des versions doublées, par exemple  en 1956 avec Anna Magnani (on demande à voir !! elle doit être bouleversante comme d’habitude). Plus surprenant (?) une version italienne de 1973 qui adapte le texte original de Victorien Sardou, et non l’opéra de Puccini,  pour en faire un film grand public avec.. Vittorio Gassman et Monica Vitti !
Plus sérieusement, il est impossible de dresser la liste des enregistrements sur disque… et maintenant en DVD…En 2001, Benoît Jacquot a filmé une version intéressante avec Angela Gheorghiu, Roberto Alagna et Ruggero Raimondi..

Demandez le programme (qui sera distribué à la caisse du cinéma le 18 mars à 17h30, tarif unique 12€) avec le résumé acte par acte et la distribution de cette représentation filmée le 7 février 2018 à Covent Garden . Le voici :

Tosca, le Programme Philippe Roussel